Un visage maternel de la miséricorde

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Le lieu privilégié de la rencontre avec Jésus est dans la caresse de sa Miséricorde
(Pape François, 7 mars 2015).

Vénérable Marie-Josephte FitzbachLors de sa première communion, la fillette de onze ans est profondément émue par la rencontre avec Jésus-Hostie. Elle se sent embrasée de son amour et se lie intimement à Celui qui a ravi son cœur. Désormais, elle vivra de cette ineffable « caresse divine » et tentera d’en communiquer le bonheur aux autres, surtout aux blessés de la vie.

Marie-Josephte Fitzbach naît le 16 octobre 1806, à Saint-Vallier de Bellechasse (Québec), d’un père militaire du Luxembourg et d’une mère québécoise. Elle connaît peu son père qui s’éteint en juillet 1808. Sa mère se remarie avec Joseph Leclerc de Saint-Charles.

En l’absence d’écoles à l’époque, Marie-Josephte écoute avidement les leçons de foi de sa mère. Sa nature sensible s’imprègne également de la tendresse et de la bonté maternelles, comme la Vierge enfant aux genoux de sainte Anne. D’intelligence précoce, la petite est bientôt chargée par le curé d’aider les enfants moins doués à se préparer à la communion. Ainsi, en faisant désirer Dieu aux autres, Marie Fitzbach l’accueille elle-même avec plus d’ardeur.

Un itinéraire imprévisible l’éloigne du foyer à treize ans pour aller gagner sa vie à Québec. Là, elle a connaissance d’un meurtre qui lui révèle les détresses de la prostitution et de l’abus d’alcool. Navrée, elle ouvre déjà à la misère humaine un cœur compatissant.

L’excellente domestique est employée par M. François-Xavier Roy dans son foyer et son commerce. Cependant, le décès de son épouse laisse deux petits orphelins réclamant leur « bonne », et M. Roy demande Marie Fitzbach en mariage. Dilemme pour celle-ci qui aspire à se donner entièrement à Dieu! Refusée dans les couvents en raison d’une santé fragile, Marie vérifie auprès d’un directeur spirituel la volonté de Dieu pour elle.

En avril 1828, à l’église de Cap-Santé, elle devient épouse et donnera naissance à trois mignonnes fillettes. M. Roy, paralysé, meurt le 15 septembre 1833. En cette fête de Notre-Dame-des-Douleurs, elle s’unit étroitement à la Mère de Jésus, surtout lorsque des tuteurs lui enlèvent les deux premiers enfants Roy. Ceux-ci retrouveront toujours soutien et réconfort dans son cœur affectueux.

Par ces expériences déchirantes, le Seigneur ne prépare-t-il pas sa servante pour une autre mission, une œuvre de miséricorde qu’elle est destinée à fonder?  L’historien du Bon-Pasteur, l’abbé Henri-Raymond Casgrain, écrit :

« C’est ce qui donnait tant d’autorité à ses conseils, tant de poids à ses jugements, tant de fermeté à ses résolutions. Eût-elle été capable d’embrasser tant de misères, d’essuyer tant de larmes, de relever tant d’âmes abattues, si elle n’avait pas connu toutes les tendresses d’une mère? »

De nouvelles épreuves la détacheront davantage. En 1840, la jeune veuve est engagée comme ménagère au presbytère de Saint-Gervais de Bellechasse, mais sa vie chavire en avril 1843 lorsque le curé Dufresne se noie. À la mort précoce de sa benjamine Clorinde en 1846, la mère s’effondre sous le poids de cette nouvelle croix. Ses aînées Séraphine et Célina reviennent du pensionnat pour aider leur mère à reprendre vie. Elles-mêmes la quitteront en 1849 pour entrer comme premières novices chez les Sœurs de la Charité de Québec, tout juste arrivées de Montréal.

Dépouillée de toute attache, l’humble dame Roy se réfugie à l’Hospice de la Charité, comme dans un petit cénacle. À 43 ans, elle ne se doute pas que son cœur est appelé à s’épanouir dans une maternité de miséricorde plus grande encore… C’est elle que l’évêque choisit comme directrice d’un refuge pour ex-prisonnières sans ressources.

Dans la crise bouleversante de Québec à l’époque, due aux vagues d’immigration et à une pauvreté envahissante, la Société de Saint-Vincent de Paul s’active à soulager l’indigence. Un membre, M. George Manly Muir, fait valoir à Mgr Pierre-Flavien Turgeon le cas désespéré de ces femmes. La charitable veuve acceptera-t-elle sa demande?

Moment crucial! Dans son désarroi, aux pieds de Jésus crucifié, madame Roy sent s’ouvrir en elle une brèche d’où jaillit un furtif rayon de lumière. En esprit, elle revoit cette belle scène évangélique de la compassion de Jésus :

« Ah! Si je pouvais faire de quelques-unes de ces malheureuses de véritables Marie-Madeleine, animées pour vous du même amour!… »

De tout l’élan de son cœur maternel, elle s’abandonne à l’appel :

« Ô Dieu, que votre amour est grand, vos pardons sublimes! Ne dois-je pas, Seigneur, vous imiter dans votre miséricordieuse bonté? »

D’instinct, elle comprend que seule la miséricorde ouvre à l’espérance… En elle, les « entrailles maternelles de la compassion » (en hébreu : rahamîm) se dilatent pour accueillir les personnes privées d’amour et de dignité. Marie Fitzbach touche ici à la nature même de Dieu, à cet Amour-Miséricorde qu’il ne peut exercer sans nous.

C’est l’essence divine, sa bonté d’être (goodness) que Jésus manifeste en bonté active (kindness), en pardons et en guérisons de toutes sortes. Jésus! Son beau visage, son seul regard apaise, attire, annonce un épanouissement bienfaisant, « comme la fleur d’amandier annonce le printemps » (pape François).

Pour madame Roy, la confiance de ses filles novices scelle sa décision. Fille de l’Église, son « oui » à l’évêque devient pour elle un vœu d’obéissance à la volonté de Dieu. Comme le « oui » de la Vierge à l’Annonciation, le sien l’ouvre à une maternité miséricordieuse sans bornes. Ainsi commence, le 12 janvier 1850, « l’Asile de Sainte-Madeleine » bientôt renommée « Bon-Pasteur » par les citoyens.

Des jeunes filles se joignent à madame Roy, qu’elles appellent « Mère » dès le début. Sans formation psychosociale, la directrice se sert de son intuition, de sa patience, de sa pédagogie innée pour apprivoiser les cœurs endurcis par la misère, surtout morale. Dans sa prière, elle contemple Jésus bon Pasteur cherchant la brebis égarée et l’amenant à sa Mère au cœur immaculé, comme en un sûr refuge, une « clinique » de guérison et de relèvement.

Un jour, la patronne d’un bordel amène au refuge une orpheline de quatorze ans. Madame Roy ouvre grand ses bras et la jeune Sara, voyant le sourire affectueux de la directrice, l’embrasse avec effusion. Au comble du bonheur, la « bonne mère » guidera cette colombe vers un avenir assuré. Que d’infortunées retrouveront espoir et dignité auprès de Marie Fitzbach! À son insu, les croix vécues deviennent à travers elle « la touche de l’amour éternel sur les blessures les plus pénibles » (Jean-Paul II, Dives in Misericordia, 8).

Sœur Mère Marie-du-Sacré-CœurElle n’a pas hésité non plus d’aller en périphérie comme nous y invite aujourd’hui le pape François : Lorsqu’une jeune fille s’est évadée du refuge, madame Roy (Marie Fitzbach) s’est rendue dans un bordel connu, a insisté auprès de la maîtresse pour entrer à sa recherche, et l’a finalement trouvée en-dessous d’un lit! Comme la fille était encore mineure, elle a pu la ramener au refuge, et cette « Petite Madeleine » a fini par mourir comme une petite sainte.

Dès 1851, à la demande du curé de Québec, elle ouvre deux classes pour les fillettes pauvres du quartier. Soucieuse de préserver les jeunes des problèmes sociaux, la mère engage ses filles spirituelles à prioriser l’enfant pauvre dans leurs écoles.

Pendant six ans, l’œuvre demeure celle de laïques engagées. Le 2 février 1856, elles ont le bonheur de prononcer des vœux et forment la première congrégation religieuse fondée à Québec même : les Servantes du Cœur Immaculé de Marie, dites les Sœurs du Bon-Pasteur de Québec.

Servante toute sa vie, le nom même de la nouvelle supérieure, mère « Marie-du-Sacré-Cœur », révèle et confirme son charisme « d’amour et de bonté », qualités qu’un jour le pape Jean-Paul II donnera comme une définition de la miséricorde (Dives, 4).

Avec quelle chaleureuse affection la mère bien-aimée accueille ses sœurs qui prolongent sa mission maternelle! La grande Famille Bon-Pasteur se répandra aux États-Unis, au Lesotho, en Afrique du Sud, à Haïti et au Brésil. Aujourd’hui, la mission se vit aussi par de nombreux affilié-es laïques et se poursuit dans une vigoureuse branche nouvelle : la Fraternité des Sœurs du Bon-Pasteur du Rwanda. Le 28 juin 2012, le pape Benoît XVI signe le décret déclarant Marie-Josephte Fitzbach « Vénérable ».

Leçon de charitéImpressionnante, cette femme si ordinaire, à la vie si imprévisible et aux rôles si variés!  Fille d’un père immigrant dont elle est orpheline avant l’âge de deux ans, membre d’une famille reconstituée à six ans, catéchète dans son groupe de premiers communiants, séparée de sa famille pour devenir servante au loin.

Assistante dans un foyer et un commerce, épouse d’un homme handicapé, belle-mère aimante de deux enfants, veuve avec trois filles, accueillante aux itinérants, veilleuse au chevet des malades. Ménagère d’un curé qui meurt accidentellement, mère éplorée à la perte de sa benjamine, résidente d’un hospice, visiteuse bénévole à l’hôpital. Responsable laïque d’un refuge pour femmes marginalisées, éducatrice, puis fondatrice d’une congrégation religieuse, supérieure, économe, retraitée… Femme d’affaires intelligente, ordonnée et fine d’esprit; femme de foi profondément priante et d’une tendre cordialité; femme d’amour et de miséricordieuse bonté… En elle, on ne cesse de se trouver une parenté de vie et de cœur!

Douée par Dieu de sa tendresse maternelle pour donner la vie, de sa force et de sa fidélité paternelles pour mettre debout, elle proclame que l’on peut toujours changer, que l’espérance est toujours possible. La vénérable Marie-Josephte Fitzbach offre à notre monde un visage maternel rayonnant de la Miséricorde divine.

Que la plus intime cordialité soit toujours la règle de vos pensées et de vos actions.
(Marie Fitzbach)

Anita L. Charpentier, s.c.i.m.
www.soeursdubonpasteur.ca

Source :
Voix du sanctuaire 2017 (PDF).

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