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Quête de l’homme / Quête de Dieu


Liberté humaine et expérience de Dieu

Dieu transparaît dans l’homme, mais seul un homme épanoui et libre peut le manifester. Ainsi, « le dernier mot de l’Évangile, c’est l’homme, parce qu’il n’y a pas d’autre sanctuaire de la divinité. » (Maurice Zundel)

Cet article a été rédigé à partir de l’ouvrage « La fragilité de Dieu selon Maurice Zundel – Du Dieu du Moyen Âge au Dieu de Jésus-Christ » (p. 105-126) par Ramón Martínez de Pisón Liébanas, Éditions Bellarmin, 1996, 194 p.


Introduction

Malheureusement, Dieu a trop souvent été présenté comme étant l’ennemi de l’homme.

Pour que Dieu soit glorifié, il fallait que l’être humain soit diminué, voire assujetti.

Dieu était vu comme une contrainte et une limite à l’épanouissement de l’être humain et à sa liberté.

Maurice Zundel n’hésitait pas à qualifier une telle vision de Dieu de véritable idolâtrie.

Et pourtant, s’il y a un mystère dans le christianisme qui est fondamental, c’est bien celui de l’Incarnation.

Jésus-Christ? C’est Dieu qui transparaît pleinement dans une humanité.

Ce que nous n’avons peut-être pas réalisé, c’est que ce grand mystère concerne chacun d’entre nous aujourd’hui même.

Chaque être humain est appelé à communier à la vie, à l’humanité et à la liberté du Christ, et ce, en communion à son Esprit :

Homme - Lumière« Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous? » (Saint Paul) (1 Co 3,16)

« Si tu me dis : Montre-moi ton Dieu, je pourrais te répondre : Montre-moi l’homme que tu es, et moi je te montrerai mon Dieu. Montre donc comment les yeux de ton âme regardent, et comment les oreilles de ton cœur écoutent. » (Saint Théophile d’Antioche à Autolycus)

« Chacun est le peintre de sa propre vie… les couleurs pour réaliser l’image sont les vertus, … nous avons à devenir l’image de l’image (le Christ) … une couleur c’est l’humilité… une autre couleur est la patience… » (Grégoire de Nysse, Traité de la perfection)

Comme l’affirme Maurice Zundel, avec saint Paul, « le seul sanctuaire de Dieu c’est l’homme », si bien que le règne de Dieu, c’est l’homme arrivé à son plein épanouissement.

Voilà le renversement que nous présente l’Évangile. (p. 122)

L’homme possible que nous avons à devenir

Dans le christianisme, « l’homme, la personne ou l’être humain par excellence » c’est Jésus-Christ, et en comparaison à lui, nous sommes tous des ébauches d’homme.

C’est que la grandeur de la vocation humaine est immense.

Au sens fort du terme, « l’homme n’existe pas encore du simple fait qu’il soit né. » (p. 109)

Nous sommes appelés à devenir des personnes responsables et libres. Et selon Maurice Zundel, l’homme n’affronte pas de problème plus important au cours de sa vie. (p. 109)

La liberté, loin d’être un obstacle pour la rencontre de Dieu, en est le berceau

Quête de l’être humain, quête de liberté et découverte de Dieu se donnent la main.

Maurice Zundel affirme que le principal chemin que Dieu emprunte pour manifester sa présence en notre monde est notre propre humanisation et notre libération. (p. 108)

À bien y penser, cette affirmation ne devrait pas nous surprendre, car c’est exactement ce en quoi consiste le mystère de l’Incarnation auquel nous avons déjà fait allusion.

Dieu s’est dit pleinement en Jésus-Christ et il continue de se dire en toute personne qui se libère, tout particulièrement d’elle-même.

Tout comme Jésus-Christ qui rayonnait par sa seule présence, un homme vraiment libre est un libérateur parce qu’il est pleinement transparent et ouvert aux autres. (p. 113)

Mais comment se libérer de soi?

La libération de soi-même se réalise dans le don de soi à l’Autre. (p. 114)

Pour Zundel, c’est plus qu’une simple affirmation car c’est le fruit d’une expérience personnelle. Écoutons-le :

C’est ainsi que j’ai appris que l’être s’accomplit dans la transparence de l’amour, parce qu’il cesse de se subir quand il n’est plus que don. Mais ce don total ne peut jaillir qu’au contact du Bien parfait, auquel seul il peut être offert, comme Il est seul capable de le recevoir du dedans – sans le vouloir posséder – par le Don qu’Il est. C’est pourquoi je n’ai pu être libre en moi, n’étant pas libre de moi, avant cette rencontre avec Lui qui m’a fait naître à moi. (Maurice Zundel, Quel homme et quel Dieu?, 1976, p. 53)

Ce témoignage n’est pas sans faire penser à la nouvelle naissance dont faisait allusion Jésus à Nicodème. (Jn 3,1-9)

En se donnant à Celui qui est le Don par excellence et qui est donc éminemment libre et par conséquent incapable d’avoir des relations de domination avec qui que ce soit, l’être humain accède ainsi à la liberté, car il cesse de se subir et d’être replié sur lui-même. (p. 116)

Une liberté qui va au-delà de celle promue par la culture contemporaine

S’il existe une découverte fondamentale avec l’avènement de la modernité, c’est bien l’inviolabilité de la conscience humaine.

L’homme moderne ne veut pas être traité comme une chose, et il n’hésite pas, au nom du sentiment de sa dignité, à se révolter contre tous les absolus qui s’imposent à sa conscience et à l’endroit de toute imposition extérieure. (p. 114)

Et l’on sait combien les contraintes externes peuvent être multiples : l’opinion des autres à notre égard, la pression du milieu, les habitudes familiales, sociales et religieuses, etc.

S’il est vrai que certaines contraintes sont inévitables voire nécessaires, l’être humain en quête de devenir en tant que personne pressent qu’il ne peut, sous peine d’être à tout jamais un étranger dans sa propre demeure, se contenter de baisser la tête face aux multiples contraintes dont il fait l’objet.

Mais il y a plus…

À quoi sert d’être libéré de toutes les contraintes externes si nous restons rivés à nous-mêmes de façon narcissique? Voilà une situation assez généralisée : liberté à l’égard des contraintes externes, mais autodépendance narcissique à l’égard de soi-même. Toutefois, la personne est appelée à une valeur plus élevée : la libération d’elle-même. (p. 115)

Ainsi, selon Zundel, la liberté consiste non seulement à ne rien subir des contraintes et des déterminismes qui nous conditionnent, mais surtout à ne pas se subir soi-même, dans la libération des déterminismes internes, en somme dans la libération de soi. (p. 115)

L’expérience de Dieu, clé de la libération de soi

Le Dieu révélé en Jésus-Christ n’est pas une contrainte qui nous menace et nous limite en nous imposant sa volonté. Il est plutôt celui qui nous fait découvrir notre être véritable et en qui notre vie trouve son accomplissement. (p. 117)

Il est l’exact opposé du Dieu que rejetait notamment Karl Marx, lui qui voyait en Dieu une radicale hétéronomie qui s’opposait au désir de l’être humain dans sa quête d’autonomie, de liberté et de responsabilité.

Bien au contraire, puisqu’Il est une Source au cœur de notre être, Dieu et notre liberté se trouvent unis dans une mutuelle interaction : « Dieu au cœur de notre liberté, comme la condition sine qua non de celle-ci. » (Maurice Zundel, Quel homme et quel Dieu?, 1976, p. 25)

Ainsi, la liberté humaine et l’expérience de Dieu ne sont pas deux expériences rivales, bien au contraire, la libération de soi est « la clef d’une expérience de Dieu, de toute expérience de Dieu. » (Maurice Zundel, Itinéraire, 1947, p. 148)

Si Dieu et la liberté ne sont pas concurrents, mais solidaires, si devenir homme, responsable et libre, est le chemin où Dieu atteste sa présence, l’homme, en définitive, est l’espérance de Dieu. Dieu attend que l’homme atteigne sa grandeur humaine et sa liberté afin de pouvoir se manifester dans le monde. (p. 117-118)

Dieu transparaît dans l’homme, mais seul un homme épanoui et libre peut le manifester. Ainsi, « le dernier mot de l’Évangile, c’est l’homme, parce qu’il n’y a pas d’autre sanctuaire de la divinité. » (Maurice Zundel, conférence L’homme convié à la vie divine, 1964)

Loin de nous anéantir devant Dieu, nous sommes appelés à nous épanouir, à nous accomplir, car « la gloire de Dieu est dans la grandeur de l’homme. Et quand Dieu apparaît, l’homme se transfigure ». (Maurice Zundel, Ton visage, ma lumière; 90 sermons inédits de Maurice Zundel, 1989, p. 92)

« Dieu est beau dans ses saints », dit l’adage.

En ces temps difficiles, la pensée zundélienne invite à l’espérance

Devant la crise des institutions, alors que certaines églises en pierre se vident, l’Évangile nous rappelle que le vrai sanctuaire du Dieu vivant est l’être humain.

Un sanctuaire à découvrir en soi-même. Un sanctuaire à devenir.

L’homme est appelé à devenir l’incarnation de Dieu et à rayonner la lumière divine par sa vie. En devenant pleinement homme, responsable et libre, il rencontre Dieu. Par l’homme qui est le sacrement de son royaume, Dieu manifeste sa gloire. (p. 122)

Il faut que l’homme soit debout, qu’il atteigne toute sa stature et toute sa grandeur aux couleurs du don de soi pour témoigner du vrai Dieu.

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